Dans son reportage au Daghestan, la journaliste et écrivain Marina Akhmedova établit un lien entre la pratique de l’excision et une autre tradition montagnarde sanguinaire : celle du crime d’honneur.

DaghestanFemmes dans le village d’Andi, dans les montagnes du Daghestan. Crédits : ITAR-TASS / Sergei Uzakov

« Je n’ai qu’un fils, mais si j’avais une fille et qu’elle enfreignait nos canons, je la tuerais. Peut-être qu’après, j’aurais des remords, mais au moins, je marcherais la tête haute. Car si je lui laissais la vie sauve, elle continuerait à vivre et, par ce seul fait, elle me ferait honte. »

Le soir tombe rapidement sur le parc du village. Sur la table, les mains des hommes assis sur les bancs s’agitent. On entend les vaches meugler – elles reviennent des pâturages. Les hommes crânent devant moi, la journaliste moscovite. Il ne faut pas prendre leurs propos au sérieux. Ou peut-être que si : rien que dans ce village du Daghestan, plusieurs crimes d’honneur ont été commis ces dernières années. Les habitants en parlent volontiers, sans se cacher. Les femmes sont tuées par les hommes de leur famille. Et les assassins sont en liberté.

« Nous avons eu deux cas ici, s’élève une voix – mais le visage de celui à qui elle appartient a déjà disparu. Un frère a tué sa sœur, il l’a enterrée là. C’est une affaire pénale. Mais l’adat, le code traditionnel… Il y a des gens qui le respectent rigoureusement. Nous respectons les femmes. L’islam dit qu’il faut respecter les femmes. Mais elles sont toujours enterrées cinquante centimètres plus bas que les hommes. Parce que l’homme doit être au-dessus. »

La silhouette de Moumina, assise sur un banc tout près, se détache dans l’obscurité. C’est la nièce d’un des hommes. Celui-là même qui a un fils mais pas de fille. Moumina est excisée. Сomme à la majorité des femmes de ce village, on lui a coupé le clitoris quand elle était enfant. […] « Là, c’est ma nièce, dit l’homme, dans la pénombre, en indiquant Moumina. Si elle fait une chose défendue et que je l’apprends, je la tuerai personnellement. Elle a un père. Mais je me chargerai personnellement de la tuer, parce que c’est la cousine de mon fils. »

Moumina a été donnée en mariage à 16 ans. Elle a trois enfants. Sur son banc, elle garde le silence – elle est grande, forte, avec un visage aux traits prononcés, difficilement discernables dans le noir. « Je suis un démocrate, poursuit son oncle. C’est pourquoi Moumina est assise ici, pratiquement à la même table que nous. Mais si elle viole nos canons, je la tuerai de mes mains. Pour avoir offensé son père et sa mère, la communauté. Et si on m’envoie en prison, je purgerai mes quinze ans – ça ne signifiera rien pour moi. Mais je sais que Moumina se conduira comme il faut. »

– Bien sûr, répond Moumina d’une voix forte.
– Même si je ne suis pas son père.
– Tu es comme un père pour moi, dit-elle depuis le banc.
– Et vous pensez que vous aimez Moumina ?, je lui demande. Vous pensez qu’on peut aimer quelqu’un et reconnaître qu’on pourrait devenir son bourreau ?

J’attends une réponse de l’oncle, mais c’est la nièce qui prend la parole. De nouveau, d’une voix forte et posée. « Les femmes ne doivent-elles pas respecter les hommes ?, me demande-t-elle. Les hommes doivent tout faire pour nous, subvenir aux besoins de leur famille – et nous, nous ne devrions pas les respecter ? Les hommes travaillent sur les chantiers et au potager. Ici, dans le village, les femmes ne travaillent habituellement pas. Voilà pourquoi elles peuvent, au moins, ne pas violer les lois, ne pas déshonorer leur famille. »

– Tuer Moumina ne m’apporterait aucune joie, précise l’oncle d’une voix douce. Ce serait même plutôt le contraire.

Le même jour, j’ai vu le frère qui a tué sa sœur. Et quelques jours plus tard, à Makhatchkala, un père qui a étranglé sa fille. Ces rencontres sont le fruit de recherches minutieuses. Si ces meurtres sont des cas isolés, ils représentent, ensemble, des dizaines de crimes impunis. Identifier leurs auteurs n’est pas chose aisée, et discuter avec eux l’est encore moins. La plupart du temps, ils vivent dans des villages de montagne, où le régime clanique est loin d’appartenir au passé. Où l’homme est comme cousu de part en part par les liens du sang, qui attachent ses mains, ses jambes, son cœur et sa tête. Là-bas, l’homme n’est pas autonome, il appartient aux traditions claniques. Il fait partie du dard collectif, prêt à piquer sa victime. Mais il est lui-même une victime, il est prisonnier du cercle des normes et des traditions collectives. Les liens qui le protègent deviennent son châtiment.

Daghestan femmes
“De vieilles femmes sont assises à l’entrée du village.” Crédits : ITAR-TASS / Sergei Uzakov

« Oui, il y a eu un crime d’honneur chez nous, me raconte une femme replète, assise chez elle, entourée de ses filles, belles-filles et petites-filles. Une fille a été enlevée contre son gré. Mais ses parents n’ont pas cru qu’elle n’était pas d’accord. Ils sont allés la chercher. Ceux qui l’avaient enlevée l’ont avertie : Ils vont te tuer. C’est pour ça qu’ils veulent que tu rentres. Ne crois pas tes parents, ne crois pas ta famille. Au début, elle a refusé de partir, mais sa famille l’a convaincue. Elle est allée avec eux, et ils l’ont tuée sur la route. Son frère, son père et ses cousins. Il y a eu un autre cas aussi : une femme s’est mariée puis a divorcé. Elle a trouvé l’amour ailleurs. Elle n’était pas enceinte. Mais on l’a quand même tuée. »

– Vous trouvez ça juste ?, je demande.
– Ce n’est pas bien de tuer, répond-elle. Mais d’un autre côté, cette femme a enfreint toutes nos traditions. Si on ne l’avait pas tuée, elle nous aurait déshonorés. »

Ma question « Mais n’est-il pas temps de laisser ces traditions et coutumes dans le passé ? » reste sans réponse.

« Oui » ou « Non » ne sont que des mots. Contrairement aux traditions et aux coutumes, qui, bien qu’immatérielles, sont aussi profondément ancrées dans la vie du village que l’air et l’eau qui murmure dans la rivière, que les arbres qui plongent leurs racines dans la terre, que les pierres qui servent à construire les maisons éparpillées sur les versants et au creux des montagnes, si proches que le toit de l’une forme la cour de l’autre. Ici, il suffit de sortir de chez soi et de se tenir debout sous la vigne pour embrasser tout le village du regard. Ici, tout le monde connaît tout sur tout le monde. Ici, rares sont les femmes prêtes à plaindre une victime fautive à voix haute. Pourtant, ici, chaque femme peut devenir victime. Lorsque Moumina retire son voile, elle pense que pour chaque long cheveu sombre aperçu par un étranger, elle brûlera en enfer. Si elle croit en la miséricorde du Très Haut, elle croit aussi qu’Il ne lui pardonnera pas pour ses cheveux. Moumina pense également qu’on a le droit de tuer une femme coupable d’avoir trompé son mari. Pas parce qu’elle n’a pas pitié de cette femme ni parce qu’on a le droit d’ôter la vie comme on le veut, mais simplement parce qu’en cas d’adultère, la loi autorise à tuer. Et si une femme sait depuis l’enfance ce pour quoi on peut la tuer, si cette femme veut vivre, elle ne doit pas enfreindre les lois.

« Ensuite, la mère de cette fille tuée sur la route a attrapé un cancer, poursuit la femme installée chez elle. On lui a enlevé la poitrine mais elle est morte quand même. Et ensuite, le père est mort de chagrin. Mais dans le village, on pense que ce qu’ont fait les hommes de sa famille était juste. »

La majorité des femmes du village sont excisées. Elles en parlent librement, mais pas en présence des hommes. Les unes justifient cette pratique par des préceptes religieux : si tu n’es pas excisée, tu n’es pas une vraie musulmane. Les autres disent que c’est pour empêcher les infidélités, pour que les jeunes filles n’aillent pas batifoler avant le mariage. Et pour que les hommes partis à la guerre ou au travail n’aient pas à s’inquiéter : leurs femmes ne nourrissent pas de désirs interdits. Sur les bancs situés près des portes du village, de vieilles femmes sont assises sur des coussins. Ici, les nouvelles se répandent en un clin d’œil, et les commères n’omettent aucun détail avant de rendre leur verdict. Pas besoin de longs débats : les lois et les montagnes qui entourent ces lieux dictent depuis longtemps ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Pour la majorité des femmes, ici, faire exciser sa fille lorsque l’heure est venue, c’est-à-dire avant ses douze ans, est une bonne chose. Ici, on estime qu’une fille excisée ne transgressera pas les traditions. Que son oncle et ses cousins ne devront pas la tuer. Qu’on ne devra pas enlever à sa mère le sein rempli de chagrin auquel elle a jadis été nourrie. Que le père ne devra pas étrangler sa fille ni dire que l’opprobre est plus fort que l’amour. Et qu’il ne devra pas respirer avec effort ni souffrir comme ne souffrent que ceux qui savent qu’ils ont commis un meurtre mais ne le regrettent pas. […]

Nul ne saurait dire quand est apparue, dans certains villages du Daghestan, la pratique d’exciser les fillettes. Mais le lien entre elle et les crimes d’honneur est palpable. Si l’on n’avait pas commencé à tuer les jeunes filles coupables de déshonneur, qui sait, peut-être la pratique ne serait-elle pas apparue, elle qui doit empêcher les hommes de tuer celles qu’ils aiment. Ici, dans ces villages isolés du Daghestan, on dit que l’excision des femmes, qui existe depuis des siècles, est actuellement en déclin. Toutefois, de nombreuses années peuvent encore s’écouler avant sa disparition complète. En tout cas, le temps montre qu’elle ne prévient pas les comportements que l’on considère ici comme « inacceptables ». Car si c’était le cas, on ne rapporterait pas autant de cas de crimes d’honneur.

Demain, Moumina ira à Makhatchkala. Et là-bas, elle enlèvera son voile.

Ce texte s’inscrit dans le cadre du Projet W, une initiative lancée par la journaliste Marina Akhmedova et la responsable politique Alena Popova pour promouvoir les droits des femmes en Russie.
Traduit par : Maïlis Destrée Maïlis Destrée