Source : Le Monde
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Publié le 14 avril 2021 à 13h30

Grossesses multiples, mariages précoces, mutilations génitales… Selon le rapport sur la condition féminine publié par le Fonds des Nations unies pour la population, la situation est particulièrement mauvaise dans certaines régions du continent.

 

Choisir leur propre contraception, accoucher dans de bonnes conditions, avoir accès à l’éducation sexuelle, échapper au viol ou aux mutilations génitales… Le chemin des femmes vers l’autonomie est encore long. Le rapport annuel du Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap) souligne qu’une sur deux n’est toujours pas en mesure de faire respecter son intégrité corporelle dans une soixantaine de pays en développement. Et à en croire le copieux document intitulé « Mon corps m’appartient » et publié mercredi 14 avril par l’agence onusienne, la situation est particulièrement mauvaise dans certaines régions du continent africain.

L’usage de moyens de contraception modernes a plus que doublé dans le monde depuis 1994, mais, pour mesurer la capacité des femmes en couple de 15 à 49 ans à choisir pour elles-mêmes, le Fnuap ne s’est pas contenté d’analyser l’évolution du contrôle des naissances. L’agence a notamment exploité des données qui découlent d’un des « objectifs de développement durable » adoptés en 2015, celui qui porte sur l’égalité entre les sexes. Trois questions ont été posées aux participantes : Qui prend généralement les décisions relatives à votre propre santé ? A votre contraception ? Pouvez-vous dire « non » à votre mari si vous ne souhaitez pas avoir de rapport sexuel ?

Au Mali, au Niger et au Sénégal, les réponses apportées reflètent une situation jugée « alarmante » par les auteurs. Dans ces trois pays, moins de 10 % des femmes prennent des décisions de façon autonome. La situation est plus nuancée en Ethiopie : 94 % des sondées disent avoir recours à la contraception, mais elles ne sont que 53 % à pouvoir opposer un refus à leur partenaire. Au Bénin, le pourcentage de celles qui décident elles-mêmes de contrôler le nombre de leurs enfants progresse ; par contre, la part des femmes qui peuvent dire « non » a tendance à diminuer depuis dix ans. Une soumission grandissante aux demandes des conjoints qui s’observe aussi au Ghana, au Mali et au Sénégal.

Le « prix de la fiancée »

D’après le Fnuap, l’Afrique se distingue surtout par son nombre élevé de naissances au regard de l’évolution de la démographie mondiale. Le taux de fécondité total (qui donne pour chaque pays un nombre moyen d’enfants par femme calculé par tranche d’âge) est de 4,9 dans l’ouest et le centre du continent, 4,2 dans l’est et le sud, alors que la moyenne mondiale se situe à 2,4. Le Niger est le seul pays du monde où l’indicateur de fécondité dépasse 6 (il s’y établit à 6,6). Viennent ensuite le Mali, la République démocratique du Congo (RDC), l’Angola, le Tchad, le Nigeria, le Burundi, le Burkina Faso et la Gambie, qui enregistrent tous au moins 5 enfants par femme.

Le rapport se penche également sur la question des mariages précoces. D’après les dernières estimations, 650 millions de femmes en vie en 2020 ont été mariées avant l’âge de 18 ans dans le monde et, chaque année, 12 millions de filles le sont avant d’atteindre l’âge adulte. Ce nombre est sans doute sous-estimé, ces formes d’union, rarement légales, n’étant pas toujours déclarées aux autorités. Au Niger, 76 % des filles mariées le sont avant l’âge de 18 ans. C’est le taux le plus élevé au monde.

Comme le pointe le Fnuap, le phénomène va généralement de pair avec des grossesses précoces et fréquentes, qui sont « étroitement liées aux taux élevés de mortalité maternelle et infantile, ainsi qu’aux troubles de santé mentale ». Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, les complications qui surviennent avant et pendant l’accouchement constituent la première cause de décès chez les femmes de 15 à 19 ans. A cet égard, le Covid-19 n’a sans doute pas arrangé la situation. La fermeture des écoles pourrait avoir accéléré les mariages précoces en Ethiopie, au Nigeria et au Soudan.

Le rapport analyse aussi les conséquences de traditions pesant sur les unions, sous la forme soit d’une dot versée par la famille de l’épouse au futur marié, soit d’un « prix de la fiancée » qui impose à l’homme d’« acheter » celle-ci auprès de ses parents. Cette pratique, « fréquente dans certaines régions d’Afrique […] relègue les femmes à un statut de propriété et perpétue l’idée selon laquelle un homme achète la capacité de procréation et de production de sa femme et, plus important encore, son obéissance », selon le Fnuap. En outre, elle pèse sur le règlement des divorces.

D’après le rapport, en 2020, environ 4 millions de filles ont subi des mutilations génitales. Le Fnuap soupçonne une possible augmentation importante de ces actes cette année-là, alors que la pandémie restreignait le travail des agents de protection de l’enfance. A l’appui de ses craintes, l’agence évoque une étude menée en Somalie et dans un camp de réfugiés au Kenya.

Enlèvements et viols

D’autres pratiques et traditions qui se dressent comme autant d’obstacles infranchissables sur le chemin de l’autonomisation des femmes sont épinglées. Ainsi, une vingtaine de pays sur la planète autorisent légalement les auteurs de viols à épouser leur victime pour échapper à des sanctions pénales. Dans certaines régions d’Afrique, les veuves sont incitées à s’unir avec un proche de son époux à la mort de celui-ci.

Analyser le sort des femmes ne peut non plus se faire sans évoquer la violence extrême des groupes comme Boko Haram au Nigeria ou les Chabab en Somalie. Dans ces pays, les enlèvements de filles et de femmes vont fréquemment de pair avec les viols et les mariages forcés.

 

 

 

 

 

 

Par ailleurs, les Nations unies ont observé que les grandes crises engendrées par les conflits, les sécheresses et autres catastrophes naturelles peuvent avoir un effet paradoxal. Si elles se traduisent par une détérioration des services de santé et davantage de mariages d’adolescentes suscités par l’idée de les protéger, elles peuvent, dans le meilleur des cas, permettre à certaines d’échapper aux normes communautaires sexistes. Il arrive que certaines femmes disposent de plus de latitude pour décider de leur contraception, notamment dans des camps de réfugiés où l’information dans ce domaine est présente.

Malgré les nombreux engagements internationaux ratifiés par la plupart des Etats, la mainmise des hommes sur les droits et les dispositifs légaux qui empêchent l’autre moitié de l’humanité d’obtenir le respect de son intégrité transparaît tout au long du rapport. « Aucun pays au monde n’est aujourd’hui en mesure d’affirmer avoir pleinement atteint l’égalité des sexes, soulignent les rapporteurs. Si tel était le cas, il n’y aurait pas de violence contre les femmes et les filles, d’écarts de rémunération, de déséquilibres en matière de leadership, de charge injuste de travail domestique non rémunéré, de services de santé reproductive défaillants et insuffisants, ni d’atteinte à l’autonomie corporelle. »

Les priver de leurs droits est « inacceptable », affirme Natalia Kanem, qui dirige le FnuapPourtant, quand les femmes et les filles sont libres de leurs choix fondamentaux, « elles gagnent […] aussi de meilleures conditions en matière de santé et d’éducation, de revenus et de sécurité ; il en résulte un monde plus juste et plus propice au bien‑être humain, ce qui profite à chacune et chacun d’entre nous. »