125 000 femmes vivant en France auraient subi des mutilations génitales. C’est deux fois plus qu’en 2007. À la maternité de La Conception à Marseille, une équipe dépiste, écoute, informe, et empêche de nouveaux crimes

Par Sophie Manelli Source : La Provence

Aujourd'hui, pas moins de 125 000 femmes ayant subi des mutilations génitales vivraient en France.
La plupart n’en savaient rien. C’est un petit ami, un médecin, une sage-femme qui leur a raconté leur histoire. Bébés, ou trop jeunes pour en garder un souvenir conscient, ces femmes ont été mutilées. Ablation totale ou partielle du clitoris et parfois des petites lèvres : une excision. Un acte de torture et une violation des droits humains selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Un crime passible en France de 10 ans d’emprisonnement (et de 150 000 € d”amende), 20 ans si la victime est mineure.

En 2019, 125 000 femmes ayant subi des mutilations génitales vivraient en France selon une récente évaluation de Santé publique France. C’est deux fois plus qu’au milieu des années 2000. Une flambée inquiétante, bien qu’en trompe-l’oeil, puisque cette extrapolation intègre la part croissante des femmes dans les migrations, et qu’elle inclut les deuxièmes générations, réputées à risque.

Excision : “Un mot que beaucoup de ces victimes ne connaissent même pas”, constate Françoise Courtoisier, sage- femme qui coordonne la permanence d’accueil, de soutien et d’information mise en place depuis dix ans à la maternité de La Conception à Marseille. Pour ces femmes, les conséquences de ces mutilations sont souvent dramatiques : celles qui en réchappent (le geste est mortel dans 10 % des cas, entraînant des infections, une hémorragie, un choc lié à la douleur), s’exposent à un choc post-traumatique, des problèmes urinaires à vie, des déchirures, une stérilité, des complications lors des accouchements.

C’est souvent lors d’une première grossesse qu’est réalisé le dépistage. À La Conception, lors du seul mois d’août dernier, “dix patientes excisées ont été suivies“, indique Honorée N’Dri référente du Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles (Gams), principale association de lutte contre les mutilations sexuelles. “Il s’agit d’abord d’écouter ces femmes, qui souvent, pour la première fois, expriment leurs souffrances ; de leur apporter une prise en charge médicale qui peut aller jusqu’à la reconstruction chirurgicale.” L’objectif est aussi d’empêcher de nouvelles victimes : “On explique clairement aux patientes, à leur mari qu’en France, si leur fille subit le même sort, c’est la prison”. Le risque qu’un enfant soit victime d’excision dans son pays d’origine constitue d’ailleurs un motif prioritaire de demande d’asile. Depuis 2009, 7 500 mineures ont ainsi bénéficié d’une protection de l’Ofpra, dont 2 000 pour les seules années 2017 et 2018. À noter que seule la fillette en danger obtient le droit d’asile.

Des excisions pratiquées dès la naissance

L’excision, un crime ? Certaines femmes qui en ont été victimes tombent des nues. “Tout récemment, on a eu une future maman, enceinte d’une fille, qui demandait à l’équipe médicale qui allait se charger d’exciser son bébé à la naissance…” Mais la plupart du temps, l’intervention du Gams permet de mettre des mots sur un tabou. “Aujourd’hui, même en Afrique, dans les villages où elle est pratiquée, l’excision se fait en cachette. Avant, c’était fait vers 5 ans, comme un rite initiatique, mais désormais on procède très vite après la naissance, à l’âge où les pleurs d’un bébé n’attirent pas l’attention”, explique Honorée N’Dri. Pour cette aide-soignante d’origine ivoirienne, “la pression sociale reste énorme dans certains pays, certaines régions. On entend tout et n’importe quoi : la femme non excisée serait sale, pas pieuse, infidèle, voire stérile. Faire exciser sa fille, en revanche, serait noble, l’honneur de la famille.”

En France, au XXIe siècle, des petites filles, étrangères ou françaises, subissent-elles ces mutilations? Depuis 1979, 29 procès à l’encontre de parents ou d’exciseuses se sont tenus dans l’Hexagone, donnant lieu à de nombreuses peines de prison, y compris pour des parents complices. D’après la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), cette jurisprudence “a permis un net recul de la pratique sur le territoire français”. Le Gams indique toutefois recevoir “de temps en temps des signalements” : “À chaque fois qu’on demande une enquête, il y a une très grande réactivité des autorités. Mais il est très difficile d’identifier les auteurs.”

Le cas de fillettes renvoyées dans leurs pays d’origine (Mali, Sénégal, Guinée, Côte d’Ivoire) pendant les vacances pour y subir une mutilation est tout aussi inquiétant, “même si aujourd’hui, avec le suivi médical des enfants, l’information faite à la PMI, c’est plus difficile”, estime Honorée N’Dri. À Marseille, le Gams intervient régulièrement pour sensibiliser à cette question le personnel d’écoles présumées à risque.


“Un rite archaïque, qui ne correspond à aucune culture, aucune religion”

Rite archaïque dont on ignore précisément l’origine (certains chercheurs pensent qu’il viendrait des Pharaons), “l’excision présente la particularité de n’être liée à aucune culture ou tradition en particulier, ni aucune religion”, explique le Gams. Elle est pratiquée à des degrés divers 29 pays d’Afrique et du Moyen- Orient, par une tante, une parente, une exciseuse rémunérée, dans des groupes aussi bien islamiques que chrétiens ou animistes ; mais aussi dans certaines communautés en Asie, en Amérique du Sud et dans certaines sectes chrétiennes en Amérique du Nord.

L’OMS estime que 200 millions de femmes, toujours en vie, ont été victimes de mutilations : excision, mais aussi infibulation (suture des lèvres), cautérisation des organes génitaux, “repassage” des seins, etc… En Égypte, où 80 % des filles sont excisées entre 5 et 14 ans, la mutilation est dans la plupart des cas réalisée par des professionnels de santé (médicalisation condamnée par l’OMS). “C’est un acte de torture institutionnalisé, dont ne parle pourtant jamais dans les relations diplomatiques avec ces pays. Si on coupait la quéquette de ces messieurs, nul doute qu’on en ferait tout un plat !”, s’insurge Françoise Courtoisier. Pour cette sage-femme impliquée depuis 40 ans dans la lutte contre les mutilations sexuelles, “le fond du problème, c’est qu’avec le clitoris, la femme possède un organe entièrement dédié au plaisir. Une chose que ne possède pas les hommes dont les organes génitaux sont liés à l’appareil urinaire et reproductif. Et ça, ils ne le supportent pas”. La chair interdite. Pour Françoise Courtoisier, seule une volonté politique puissante peut parvenir à éradiquer ces pratiques barbares. La preuve ? “Tous les gouvernements africains qui se sont emparés obtiennent des résultats.” En France, un plan interministériel a récemment été lancé par Marlène Schiappa. “Mais sur le terrain, pour l’heure, on ne voit rien venir. L’information n’est pas assez diffusée, même auprès du milieu médical. Et les médias n’en parlent pas.”

Instrumentalisation politique

Au Grenelle des violences faites aux femmes, pas un mot, en effet, sur ces crimes. Une discrétion qu’Isabelle Gillette- Faye, sociologue et directrice du Gams revendique. “C’est un choix assumé, parce que nous refusons les récupérations politiques. Pour des raisons totalement différentes, les uns utilisent les victimes pour stigmatiser les populations migrantes, les autres défendent des positions ambiguës au nom de la liberté de choix et du respect des cultures. Au final, ce sont des victimes qu’on instrumentalise.” L’important pour Isabelle Gillette-Faye, “c’est que ces femmes soient bien orientées, vers des professionnels formés, qu’elles n’aient pas à répéter cent fois la même histoire qui, chaque fois, les abîme.”


L’exception française 

“Globalement, l’excision est en régression dans les pays subsahariens”, indique le Gams. Pourquoi alors les évaluations réalisées sur les populations migrantes en France (provenant de ses anciennes colonies) sont-elles à la hausse ? “C’est parce que la France est une exception. Le découpage colonial correspondait à l’empire Mandé, composé de sous-groupes qui pratiquaient l’excision. De plus, contrairement aux Britanniques, la colonisation française n’a pas favorisé la scolarisation des filles, qui est un des éléments essentiels pour faire reculer ces pratiques”, souligne Isabelle Gillette-Faye, directrice du Gams.

En France, la plupart des femmes excisées ont subi une mutilation de type 2 : ablation du clitoris et des petites lèvres. “Mais avec le Brexit et les pays du Nord de l’Europe qui changent leur politique migratoire, et on va sans doute se retrouver avec des populations infibulantes par sutures qu’on n’accueillait pas auparavant.” De nouvelles migrations venues du Moyen-Orient, du sud de la Thaïlande ou d’Indonésie représentent aussi des risques d’excision.

En France, la reconstruction chirurgicale est prise en charge par la sécurité sociale. Pourtant, relativement peu de femmes mutilées y ont recours. “Ce n’est pas la panacée, et elles doivent être prêtes à vivre une nouvelle atteinte à leur intimité”, analyse Honorée N’Dri. Au niveau national, le Gams met en garde contre certains cabinets médicaux privés qui ont flairé le filon. “Des praticiens formés par tutoriels font de la pub sur internet. Or, ces interventions sont délicates, car elles mettent en jeu beaucoup de nerfs“, estime Isabelle Gillette-Faye qui milite pour des structures dédiées, avec des professionnels formés, comme il en existe au CHU de Paris et de Marseille.